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L'Axe du Mal

by omelette16oeufs on vendredi 4 mai 2012

À Nicolas Sarkozy, en briseurs de digues, en dépuceleur de pudeurs
Républicaines (on ne dit plus "droite décomplexée" mais "droite
dépucelée"), il ne manque que du temps, le temps d'aller assez loin
pour atteindre enfin le coeur de l'électeur xénophobe. Sûrement il y a
quelque part une formule magique qui débloque le Niveau 9 du jeu, où
soudain le compteur explose et enfin tous les électeurs de Marine Le
Pen l'acceuillent bras ouverts, le couvrent de bisous et le portent en
triomphe vers l'Élysée. Il fait siffler les journalistes, les élites,
mais ce n'est toujours pas assez. Que faut-il dire ? Quel bouc
émissaire ? Quelle formule pour enfin être assez droite ? Il
cherche. Buisson cherche. Guéant cherche. Ils n'ont plus que quelques
heures.



Pendant que Patrick Buisson relit une énième fois les oeuvres
complètes de Pierre Laval, je rappelle que l'un des enjeu du scrutin
de dimanche sera la validation de cette stratégie. C'était ce que je
disais hier, et la confirmation que la France est profondément à
droite, profondément xénophobe.



Cela dit, l'échec de cette stratégie, dont la courageuse défection de
François Bayrou est l'une des premières conséquences concrètes, tient
surtout, il me semble, à la nature particulière du vote d'extrême
droite, et l'illusion d'une extrême droite "fréquentable". Il n'y a
plus de skins, l'antisémitisme est passé au second plan (une
révolution en soi, je l'accorde), mais encore aujourd'hui, voter FN,
voter Marine Le Pen, c'est une forme de violence électorale. Et c'est
précisement cette violence que la famille Le Pen vend à ses clients
depuis des décennies.



On imagine un UMP futur (j'en parlais àpropos de Charles Millon et sa "La Droite") qui réaliserait de façon permanente du "siphonnage"
de 2007. De la même façon, Sarkozy rêve de convaincre tous les
électeurs du FN de voter pour lui dimanche. Peu à peu la violence
surgit, pour l'instant contre des journalistes (celle-ci et
ceux-ci). Mais cette stratégie ne peut pas tenir longtemps, car pour
survivre il faudrait qu'elle embrase l'UMP tout entière. L'Axe du Mal
de la droite devra assumer, ingérer intégralement cette violence pour
la contenir. La seule autre solution étant la violence permanente
d'État.



Votez. Votez. Donnez à François Hollande la marge qui signifiera
longtemps que la course à l'outrance de Nicolas Sarkozy sera toujours
un échec.



Votez. Votez. Votez.

Obligation de nuire : un deuxième quinquennat avec Sarkozy serait pire que le premier

by omelette16oeufs on jeudi 3 mai 2012

Le débat d'hier soir semble avoir remis les pendules à
l'heure. François Hollande a brisé l'élan du Très Grand Homme (TGH),
cet élan artificiel qui allait de l'anniversaire de Julien Dray, au
Trocintox où étaient présents au moins 60 millions de français
(certains DOM se sont déplacés intégralement). Le spectre d'un Nicolas
Sarkozy capable de manipuler sa propre image commençait à refaire
surface, et on pouvait se laisser aller à imaginer que pendant au
moins quelques heures, dimanche, une proportion suffisante d'électeurs
seraient hypnotisés en allant au bureau de vote pour que le TGH
renverse in extremis son impopularité qui dure pourtant depuis
années.



Le danger immédiat semble écarté, et même le projet de l'UMP de faire
appel à la Patrouille de France pour remorquer un DSK (nu) gonflable
au dessus Marseille, Lyon, Paris et Lille ne devrait plus avoir
l'effet escompté.



Cette confiance restaurée ne devrait pas, pourtant, nous détourner de
ce qu'une victoire de Sarkozy representerait. Petite mise au point,
prenant en compte les développements de la dernière semaine.



Une réélection de Nicolas Sarkozy serait tout d'abord la validation de
tout ce qui s'est passé depuis cinq ans. Je vous épargne
l'énumération. Je pense notamment à ce qui a été fait aux étrangers,
aux Roms. Plus encore, c'est la forme des institutions et leurs
comportements qui serait consacrée. La perversion présidentialiste
avec suppression du gouvernement, la centralisation des pouvoirs, la
mainmise sur l'audiovisuel, toutes ces audacités qui auraient pu
n'être que le fait d'une paranoïa narcissiste individuelle,
devendraient de véritables traditions. En 2017, il serait trop tard
pour revenir dessus, ou en tout cas ce serait alors une véritable
révolution, nécessitant une volonté politique beaucoup plus
importante. (Il faudrait sans doute passer carrément à une VIe
République pour effacer dix ans de Sarkozy.)



Tout cela était déjà sur la table, dès lors que Sarkozy se lançait
dans la course cette année. L'absence de programme et le fait de ne
proposer que l'austérité laissent supposer que la situation économique
Européenne servirait de prétexte pour un renouvellement de la casse
des services publics, du droit du travail, du système social. Non
seulement les efforts dans ces domaines précédents du TGH auraient été
validés (car Sarkozy n'aurait payé aucun prix politique), mais La
Crise justiferait d'aller encore plus et plus vite.



Pire encore (à mon avis), si le fait de se vautrer devant les
électeurs de la droite franchement xénophobe (par opposition à l'UMP :
la droite hypocritement xénophobe) ne comporte aucun prix politique à
payer, Nicolas Sarkozy aurait non seulement un mandat, mais presque
une obligation d'aller beaucoup plus loin dans la pratique réelle des
ses idées xénophobes. La leçon qu'il aurait apprise ("j'ai appris",
n'est-ce pas ?), c'est que Hortefeux, Besson et Guéant n'en ont pas
fait assez, qu'ils n'ont pas pu se débarasser de leurs "pudeurs de
pucelles" (comme dirait Patrick Buisson, censé néanmoins être fan de
La Pucelle). De 2007 à 2012, la stratégie de Sarkozy consistait à
faire une politique réelle orientée sur les grandes entreprises et la
"libération du capitalisme", tout en procédant à des mesures odieuses
mais essentiellement symboliques. Voyant que cette approche lui avait
presque coûté l'Elysée, un Sarkozy réélu serait obligé de trouver les
moyens d'accelérer, en trouvant de nouvelles manières de signifier sa
xénophobie en ne laissant aucun doute s'installe chez ceux qui serait
tentés de voter Marine. La stratégie à long terme consisterait de
siphonner définitivement le Front National en intégrant à la fois ses
électeurs et ses idées dans l'UMP. J'ai des doutes sur la viabilité
d'un tel Axe du Mal, mais pas de doutes sur le fait que Sarkozy
tenterait de le réaliser s'il en avait l'occasion.



Bon… François Hollande a tenu le coup pendant le débat ; nous avons
vu l'affaissement progressif de la mine de Sarkozy tout au long de la
soirée. Espérons qu'en trois jours nous n'aurons plus à penser à
toutes les horreurs que j'ai alignés ici.

La "vraie" différence est quand il n'y a pas de différence

by omelette16oeufs on lundi 30 avril 2012



« Je n’accepterai pas qu’il n’y ait plus aucune différence entre être
français et ne pas l’être »



– Nicolas Sarkozy, meeting de Toulouse, 29 avril 2012






"Je n'accepterai pas", ou plutôt "j'accepterai pas" (nuance cruciale,
cette syntaxe décomplexée), c'est une formule fétiche du Très Grand
Homme (TGH). Elle est commode, car elle n'implique aucune action. Si
la chose visée ne peut pas être arrêtée, le TGH peut continuer à "ne
pas l'accepter" (ou à "pas l'accepter"). Il a beau "pas accepter" le
chômage, par exemple, il est toujours là. "(Ne) pas accepter" est un
état sans date d'expiration. On continue à "pas accepter" jusqu'à ce
que les gens oublient. C'est de la résistance bon marché, qui ne
mange pas de pain, et qui "passe bien en meeting". Ou à la télé, dès
fois.



Être français ou ne pas l'être, ce serait la question. Sous prétexte
de défendre "la différence" (valeur de gauche), Nicolas Sarkozy entend
écraser la différence à l'intérieur de la France. Si les français sont
trop différents les un des autres, certains (devinez qui) risquent de
ressembler plus à des citoyens d'autres pays qu'à leurs compatriotes
français de France. La "différence française" est donc une absence de
différence chez les français. Se promener un peu trop en djellaba,
c'est risquer de ressembler plutôt à un Africain qu'à un
Français. Par là, j'entends bien sûr : un "vrai Français".



Ou est-ce plus subtile encore ? C'est un moderne, notre TGH, et il
aime tout le monde. Ayons un peu moins de mauvaise foi. Admettons
qu'on puisse quand même garder sa djellaba si on conserve cette marque
de francitude intrinséque qui permet de faire le tri, parmi les
porteurs de djellaba, entre les français et les Autres. Reste à savoir
trouver cette marque : la langue de Molière ? Oui mais non, car il y a
des pays étrangers où l'on parle très bien le français, les
anciennes colonies par exemple. C'est le même problème avec la
culture, finalement. Quelle idée ils avaient, quand ils ont déclaré
que tous les indigènes dans les colonies étaient des Français,
citoyens de la République ! . Si seulement les gens avaient un code
barre quelque part, ou des RFID : on pourrait faire le tri quand ils
entraient ou quittaient des magasins… Des test ADN peut-être ?



Ce serait quand même beaucoup plus simple de supprimer la
djellaba. D'ailleurs avec la burqa et le voile cela a très bien
fonctionné.



La Nation est le reflet de cette différence irréductible. Avec trop de
différence entre les français (voir plus haut la djellaba) supprime la
Nation, trop de différence supprime la différence Française et rend la
France moins France Forte. Si vous laissez trop accumuler la
différence dans la France, il n'y a plus de différence entre la France
et la Pas-la-France. C'est pourquoi on a besoin de l'Europe, même si
l'Europe fait partie de la Pas-la-France, c'est une Pas-la-France qui
aide la France à lutter contre la Pas-la-France.



Et si ce n'est assez, lisez cet éxcellent édito d'un journal qui parle
français mais qui n'est pas Français, mais qui résume très bien les
subtilités de cette pensée. C'est ici.

UMP : Soudain, comme ça, Sarkozy est devenu xénophobe ?

by omelette16oeufs on samedi 28 avril 2012

Il y a désormais un consensus médiatique : Nicolas Sarkozy court après
le Front National, pille son programme, est parti dans une "course à
l'échalote". La chose est admise, par les médias et par un certain nombre de membres de la majorité. La course après le Front National
existe désormais aux yeux du plus grand nombre. Seul Sarkozy lui-même
peut encore nier, avec sa fausse naïveté siropeuse habituelle, qui
lui permet de dire une chose et son contraire selon les publics.



En préparation pour le cataclysme annoncé, une partie de l'UMP
commence tout doucement à prendre ses distances avec son candidat et
ses excès. L'Express, par exemple, nous dit que "Gaullistes,
centristes, humanistes… Tous tiennent à rappeler que l'UMP n'est pas
qu'une droite qui fait la course au FN."



Peu à peu, les "modérés" de l'UMP semblent prendre leurs distances. On
rend Patrick Buisson responsable de tout. C'est un gourou qui aurait
hypnotisé le Très Grand Homme (TGH) :



« C’est un gourou total! Il a une influence irrationnelle sur le
président, qui l’appelle trois fois par jour », raconte, dépité, un
membre de l’équipe de campagne.






Surtout, les "grands" de l'UMP, ceux qui souhaitaient une campagne
avec un vrai capitaine, une vraie barque et une vraie tempête, voient
dans Buisson l'explication de leurs ennuis actuels :



Le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, et le chef du
gouvernement, François Fillon, accuseraient même Patrick Buisson
d’avoir favorisé l’extrême droite au premier tour. "Voilà où Buisson
nous a conduits, râle Alain Juppé le 22 avril au soir, selon 'Le
Canard Enchaîné'. Il devait faire baisser le Front et Marine Le Pen
fait 1,6 million de voix de plus que son père [en 2002, NDLR]".






C'est la faute à Sarkozy, mais encore plus la faute à Buisson, avec
ses pouvoirs occultes, qui aurait poussé son Président dans une sorte
de démence.



Après l'élection les couteaux vont sortir et nous verrons beaucoup de
créativité dans les manières de prendre de la distance vis-à-vis de
Nicolas Sarkozy. Le culte de l'homme fort, et la peur d'être designé
comme responsable de la défaite suffisent à tenir presque tout le
monde. Bientôt ils vont pouvoir chanter tous : "ce n'était pas nous,
nous on est les gentils". (Enfin pas tous : il y a aussi ceux qui ne
rêvent que d'avoir l'occasion de partir d'un virage droitier sans
retour. Ils suivront leur chef sans doute.)



Donc, à tous ces humanistes, modérés, "vrais gaullistes", adultes
responsables, républicains "authentiques", je voudrais simplement
suggérer que c'est un peu tard de se réveiller, et que cela fait cinq
ans que dure la dérive droitière, xénophobe et anti-républicaine de
Sarkozy. Et je voudrais suggérer que cela ne dérangait personne à
l'UMP tant que leur "soupe" n'était pas menacée par une défaite, qu'il
n'y a pas eu beaucoup d'objecteurs de conscience parmi leurs rangs. Je
voudrais surtout leur faire comprendre que ce n'est pas en criant
"Patrick Buisson ! Patrick Buisson !" qu'ils vont pouvoir se laver de
tout ce qu'a fait Sarkozy à cette République dont ils se réclament.



Ce qui se passe actuellement n'est que le dévoilement au grand jour de
ce qui se prépare depuis cinq ans, ou davantage encore. Un coup
d'accelérateur juste en arrivant devant le mur, mais pas un coup de
volant. L'UMP modéré a-t-il oublié Hortefeux, Besson et Guéant ?
Patrick Buisson avait-il mangé les cerveaux de ces augustes défenseurs
des droits de l'homme avant de réussir à atteindre les sept cerveaux
de Sarkozy ? Le pacte avec le diable fut réalisé en 2007, ou avant,
quand l'UMP a réussi à siphonner les idées du Front National. Le
"diable" ce n'est pas le FN, ou la famille Le Pen, mais leurs idées,
qui salissent tous ceux qui les reprennent.



N'essayez donc pas, chers "modérés", de vous détacher soudain de
Sarkozy. Vous étiez là, vous étiez au courant, vous avez profité. Pour
être humaniste il fallait se réveiller plus tôt.

Trop d'étrangers ? Répondre à une question piégée

by omelette16oeufs on vendredi 27 avril 2012



Avez-vous arrêté de battre votre femme ?



Euh… je n'ai jamais…



Oui ou non ! Pas d'esquive !






Pujadas, hier soir, pose encore à François Hollande la question : "y
a-t-il trop d'étrangers en France ?" Hollande dit, une fois de plus,
qu'il n'expulserait pas les étrangers en situation régulière, mais
expulserait ceux en situation irrégulière. Pujadas le presse sur sa
"conviction" ou son "sentiment" intime : "trop d'étrangers ?"



François Hollande ne veut pas répondre "non, il n'y en a pas trop",
sachant qu'aussitôt la droite l'accusera de vouloir les portes à
"toute la misère du monde". Il ne va pas quand même dire "oui, il y en
a trop", justifiant ainsi tous les fantasmes xénophobes de la majorité
anti-républicaine de l'UMP. Et le format télévisuel, les exigences de
la communication ne permettent pas à Hollande d'expliquer que la
question est terriblement biaisée, piègée et sortie tout droit de la
rhétorique sarko-mariniste. (Voilà un concept : le
sarko-marinisme. Seulement cinq réponses sur Google pour l'instant.)



Bien évidemment, la question, débarrassée de sa fausse naïveté, est
plutôt : "est-ce que notre problème, ce n'est pas l'excès d'étrangers
?" En poussant, on remplace "étrangers" par "immigrés" (la question
c'est "l'immigration" après tout), on ajoute un peu de "halal", un peu
du "vote communautaire", une dose de "Tariq Ramadan" et la
triangulation thématique s'enclenche. Plutôt que parler des flux
migratoires nous sommes en train parler, encore une fois, de la place
de l'Islam dans la société.



Hollande répond effectivement en refusant la question, sans pour
autant dire qu'il la refuse. Il essaie de prendre de la hauteur, il
parle en homme d'État : expulser ou ne pas expulser ? Le
téléjournaliste veut de l'émotion, du sentiment, veut finalement qu'il
se place dans la dimension sarkozyste, ce monde imaginaire, celui du
petit village français, où tout est symbolique et où la réalité
importe peu. Hollande évite de se laisser entrainer sur ce terrain et
c'est tant mieux. Le prix à payer, du moins aux yeux des journalistes,
c'était de sembler "esquiver" la question, et de tomber dans l'un des
autres éléments de langague de l'UMP.



La journaliste du Monde sur le plateau n'hésite pas à enfoncer le
clou, et c'est ce qui apparaît dans le résumé que le journal
publie ce matin :



Le candidat PS, qui passait le premier, s'est efforcé de se poser en
opposition à son adversaire et d'apparaître aussi "présidentiel" que
possible, même s'il a parfois donné l'impression d'esquiver.






Si c'est le prix à payer, tant pis. Je garde le regret, cependant, que
le candidat n'ait pas explosé la question elle-même. C'est toujours
plus facile de trouver des réponses après coup. Voici la mienne :



Trop d'étrangers en France ? Vous voulez dire : est-ce le problème de
la France qu'il y a trop d'étrangers ? Le candidat sortant, comme
d'ailleurs la candidate du Front National, voudraient nous faire
croire que les "immigrés" sont la cause de tous nos problèmes, le
chômage, les déficits de nos comptes sociaux. C'est une manière de
nous détourner des vrais problèmes et des vraies solutions. C'est ça
l'esquive.




Edit: Voir le billet de Dagrouik publié presque simaultanément.

Les électeurs du Front National et la gauche

by omelette16oeufs on mercredi 25 avril 2012

Depuis longtemps, sur ce blog, je fustige la xénophobie et son
exploitation par le pouvoir sarkozyste. Puisque je parlais de Sarkozy,
de l'UMP, d'Hortefeux, Besson et Guéant, et surtout de la
communication et des idées, je ne me suis pas préoccupé de ceux qui
vote réellement pour Marine Le Pen. Ce qui m'interessait, c'était la
responsabilité des responsables politiques qui exploitaient certains
sentiments.



Et avant de commencer, il faut savoir que je crois beaucoup à la
dimension pédagogique des discours politiques. Sarkozy et Le Pen ne
s'alignent pas sur une xénophobie qui est simplement là déjà ; ils
apprennent à leurs électeurs à être xénophobes, à comprendre
l'ensemble des questions sociales et économiques à travers la lentille
de l'islamophobie, qui a remplacé l'antisémitisme dans les rouages du
populisme de droite.



Cela ne veut pas le racisme et la peur de l'autre n'existeraient pas
sans Sarkozy et la famille Le Pen. Le rôle est de valider,
d'encourager ce sentiment, de le nourrir et d'enrichir son application
à une vision du monde. Ainsi va le trafic des raccourcis habituel :
insécurité ? immigation ; chômage ? immigration ; déficits ?
immigration ; Europe ? fermer les frontières (ou sortir de
l'euro). Tous les bouleversements des vingt dernières années --
mondialisation, désindustrialisation, deuil des Trente Glorieuses --
sont remplacés dans ces représentations par un équivalent en
carton-pâte où tout tourne autour de la figure de l'immigré et la
nostalgie d'un passé d'avant la décolonialisation. (Car, comme je l'ai
dit tant fois déjà, "l'immigré" qu'on voudrait empêcher de penétrer
dans l'espace Schengen, est en fait ce Français dont les grand-parents
sont nés au Maghreb.)



Mais les électeurs eux-mêmes ? Et Hollande et le PS, que doivent-ils
faire devant ce 19% ? Aujourd'hui Marc Vasseur touittait ceci :



à la louche FN : 1/3 fachos (un peu moins je pense) 1/3 réac droitards
1/3 déclassement/oublié (un peu plus)






Cela me paraît assez raisonnable. (Voir aussi ZeRedac.) Ce qui
voudrait dire que la différence entre un FN à 12% et un FN 19%, c'est
ce gros tiers qui, si tout était transparent et logique, ne serait pas
à sa place chez Le Pen.



La démarche de Hollande me semble parfaitement claire et justifée à
cet égard :



Sur l'immigration, j'ai dit ce que j'avais à dire. Je m’adresse à ceux
qui ont fait le choix et qui l'ont fait par colère, par frustration,
souvent des ouvriers, des employés, à ceux qui connaissent le
chômage. Et quand vous regardez une carte sur le vote FN et une sur le
chômage, vous avez parfois coïncidence. Je ne dois pas les laisser de
côté.






Mais le message peut-il passer ? C'est là que revient le problème
"pédagogique". Hollande a beau dire : si on combat la précarité, vous
allez être mieux, vous aurez moins peur de l'Islam. Celui qui a
ainsi succombé aux mystifications du Front National ne peut plus
comprendre les choses ainsi, et ne croit pas de toute façon à la
capacité des instances politiques de résoudre ses problèmes
concrets. Reste donc l'immigré comme "problème" fantasmatique, dans
une immédiateté qui prend le dessus sur les subtilités de la
macroéconomie.



Il y a donc un effort à faire envers ceux que Marc désigne par
"déclassement/oubliés", un effort de communication, certes, mais c'est
seulement sur le long terme. L'État Français et le Front National,
ensemble, font leur propre "pédagogie" depuis cinq ou dix ans, pour le
premier, et des décénnies pour le second. Il sera difficile d'effacer
cela rapidement.



Pour la droite (ancienne droite républicaine), les choses sont plus
compliquées encore, ce que montre le très fort rejet de Nicolas
Sarkozy, justement chez les électeurs de l'extrême droite. On parle de
44% seulement de report de voix en faveur de ce dernier. C'est
faible. Le succès de Sarkozy en 2007 était fondé dans l'illusion qui
consiste à faire croire que les défenseurs du grand capital vont
améliorer la vie des déclassés simplement en chassant les Arabes. La
dérive actuelle du chef de l'État montre que pour maintenir
l'illusion, il doit aller de plus en plus loin dans le sens de la
xénophobie. Comme un héroïnomane qui sans cesse besoin d'augmenter sa
dose. Chantons avec Carla : tu es ma came….

Sarkozy, un homme faible

by omelette16oeufs on mardi 24 avril 2012

Sarkozy est en train de rater sa sortie.



Il a été dit suffisamment que son mandat ne laissera aucun symbole
positif, genre abolition de la peine de mort ou même suppression du
service militaire obligatoire. Le passif en revanche est assez
lourd. Les adorateurs fidèles pouvaient encore espérer que la ligne
"il a obéi tranquillement à Merkel pendant la crise" assurerait à
leur héros au moins une image de grand homme d'État.



Il pouvait perdre tranquillement et même se dire victime collatérale
de la crise qui a balayé tant d'autres chefs d'État européens. Il
pouvait tenter de sauver les meubles en se montrant à la hauteur,
digne.




Dupont : Nous bander les yeux ?… Jamais de la vie : un Dupont veut
voir la mort en face…



Dupond : Je dirais même plus : un Dupond veut voir la fort en masse !…






Mais non. Il sera de ceux qui s'aggrippe à leur fauteuil jusqu'au
dernier moment, comme il gardait le stylo roumain. Ne rien
lâcher. Parfois, Monsieur le P., le brave est celui qui sait
renoncer. Sarkozy est en train de parfaire le portrait que l'on
gardera de lui : celui qui était toujours prêt à s'abaisser pour
plaire. Souvenez-vous de ses discours siropeux à Washington, Londres
et Rome où s'est senti le besoin de séduire les plus forts, même
parfois contre son propre pays. Il n'est pas difficile d'imaginer que
son ascension fulgurante dans les rangs du RPR était due à cette
tendance à flatter ses supérieurs.



Manque de chance (mais c'est plutôt karmique) : le dernier "plus fort"
auquel il aura affaire pendant son mandat, ce sera les électeurs du
Front National. Et comme d'habitude, son intérêt personnel va prendre
le dessus. Il est difficile de dire qu'il sert encore une cause, tant
il est prêt à trahir les idéaux qu'il était censé défendre. La seule
cause qui reste est la sienne, et pour l'avancer il part séduire les
électeurs de l'ennemi héréditaire du mouvement gaulliste, en donnant
des gages de crédibilité républicaine à cette force de mystification
qui trafique le malheur des gens avec une illusion xénophobe
fondamentalement dangereuse, fondamentalement et irrévocablement
anti-républicaine.



C'est la dernière "France" qui lui reste à séduire. Il n'hésite pas,
il se lance, s'abaisse, nous rabaisse en même temps, détruit ce qui
lui restait de crédibilité historique dans la vaine tentative de
grappiller quelques points. Bassesse, faiblesse, petitesse,
mesquinerie, narcissisme.



Si c'est bien cette image que l'histoire gardera de Nicolas Sarkozy,
il aura tout fait pour la mériter.

L'échec de Charles Millon

by omelette16oeufs on lundi 23 avril 2012

Les plus jeunes parmi vous ne se souviennent de Charles Millon, UDF,
droite catho (pro-peine de mort, anti-avortement), ministre de la
défense sous Chirac. Aux élections régionales de 1998, en Rhône-Alpes,
il se retrouve dans la position de Nicolas Sarkozy aujourd'hui : il
avait besoin des voix du Front National pour garder le conseil
régional. Peu après (et après son exclusion de l'UDF, due notamment à
François Bayrou ; Madelin quitte l'UDF en même temps) il fond son
propre "mouvement", La Droite. L'idée était que la droite dite
républicaine ne devait pas se priver du Front National, puisque
celui-ci faisait naturellement partie de La Droite.



L'épisode des régionales 1998 a été le début de la dégringolade
personnelle de Millon. L'idée d'une grande droite allant de Hitler à
de Gaulle et même jusqu'à Tocqueville, n'est pas morte pour autant.
C'était la droite décomplexée avant l'heure, et on peut être certain que
Millon n'était pas le premier à regarder les resultats en se disant
que si on additionnait les scores RPR, UDF et FN, la droite, ou La
Droite, serait imbattable pour toujours. Ou du moins pour mille ans,
ou quelque chose comme ça.



Si Nicolas Sarkozy, ainsi que les inséparables Copé et Fillon, se
retrouvent depuis hier dans la même position que Millon, il y a
plusieurs différences importantes, la première étant qu'ils ont à
séduire des électeurs et non pas des élus, comme c'était le cas pour
Millon. La seconde, c'est que depuis cinq ans, c'est déjà La Droite,
ou sa réincarnation, qui gouverne la France, Sarkozy se faisant élire
sur un programme faisant la synthèse idéologique de l'UMP et du FN. Il
n'y a pas de sens de parler d'une coalition pour une élection
présidentielle, mais l'élection de 2007 y ressemblait fortement, sur
le plan des idées sinon sur celui des personnes.



Depuis 2007, Sarkozy, Besson, Hortefeux et Guéant ont fait ce qu'ils
pouvaient pour mener une politique qui devrait plaire au Front
National. La synthèse n'était pas seulement dans les mots



La question devant les électeurs cette année est donc : veut-on
reconduire La Droite ? L'échec du premier tour, avec le retour massif
des électeurs FN vers leur pays d'origine (on les aime, mais on les
aime chez eux), signe l'échec de cette stratégie et l'échec de l'idée
même d'une Grande Droite.



Le problème, c'est que ce qui motive le Front National, son moteur
xénophobe, n'est pas compatible avec la droite conservatrice. Je ne
parle même pas de compatiblité avec la République. (Nous sommes
décomplexés maintenant, n'est-ce pas ?) L'électeur xénophobe, pour
diverses raisons, veut toujours plus, et n'a rien à faire justement de
défendre le capital. Il est tout sauf conservateur. J'écrivais l'autre jour :



Maintenant que Sarkozy a cinq ans de bilan derrière lui, que les
xénophobes souffrent tout autant de leur xénophobie, qu'il n'est plus
possible de promettre de tout faire péter ("pourquoi ne l'a-t-il pas
déjà fait ?"), il ne peut plus générer cette charge émotionnelle qui
fait rêver les oppressés de leur race. C'était prévisible,
d'ailleurs. Et maintenant, pitoyablement, il doit prononcer les mots :
"venez avec moi, on trouvera des 'solutions'". Mais le malade ne veut
pas d'une "solution", sinon il ne serait pas malade. Il veut tout
faire péter, comme toujours.






L'électorat du Front National ne veut pas du système, ne veut pas de
la réalité, ne veut pas de l'UMP, ne veut même pas des mesures de
Claude Guéant, aussi odieuses qu'elles soient. (Individuellement, les
électeurs se trompent, arrivent entre les mains de Marine pour
diverses raisons, plus ou moins bonnes. Ce ne sont pas tous des
enragés : je parle plus des idées que des gens qui sont attirés par
les idées. Le drame aujourd'hui c'est que presque vingt pourcent des
électeurs souhaitent se mettre hors du jeu.)



Donc La Droite ne marche pas, et ce n'est pas à cause des grands
principes républicains bafoués. Même décomplexée, La Droite ne marche
pas parce qu'elle se fracture de l'intérieur. Elle ne marche pas parce
que le Front National n'y retrouve aucun intérêt.

"Je comprends votre souffrance"

by omelette16oeufs on samedi 7 avril 2012

Les petits gestes, les clins d'oeil, les sourires en coin, les mots
doux discrètement lâchés, du pied sous la table… tout cela ne suffit
plus. Nicolas Sarkozy se décide enfin de déclarer sa flamme aux
électeurs du Front National :



«Aux électeurs du Front national, je dis que je comprends votre
souffrance mais le vote FN ne résoudra aucun des problèmes» pour
lesquels «vous voulez une solution», a affirmé le président-candidat,
ajoutant que «chaque vote FN profitera à la gauche».






C'est vrai que Claude Guéant est parfois un peu trop subtile pour des
électeurs habitués au style beaucoup plus direct de la famille Le
Pen. Alors le courageux Très Grand Homme (TGH) doit mettre les points
sur les "i".



"J-16. Sarkozy appelle les électeurs du FN à voter utile. Jusqu'ici,/ /tout va bien", touittait Brave Patrie. C'est très drôle, et très
pertinent, car s'il y a un électorat qui ne vote pas "utile", c'est
bien celui du Front National.



Quelle souffrance est-ce qu'il comprend, notre Chef d'État ? Il fait
comme si l'on votait Front National parce qu'on s'inquiétait tout
particulièrement des effets néfastes des populations juives et Arabes
sur la Nation Française, un peu comme d'autres électeurs s'inquiètent
pour l'école, leurs retraites ou les déficits.



Pourtant, depuis le temps que Sarkozy, Besson, Hortefeux et Guéant
agitent des chiffons rouges de toutes les couleurs (sans beaucoup de
succès, j'ajoute), ils auraient dû comprendre que la xénophobie n'est
pas un sujet politique rationel. On parle d'"immigrés", par exemple,
quand on veut dire "citoyens français issus de l'immigration
maghrebine des années cinquante et soixante", et on expluse les uns
parce qu'on ne peut pas supporter de voir les autres. La xénophobie
ressemble plus à une maladie mentale qu'à une cause, ou à un
"problème" auquel un Président pourrait chercher une "solution".



Sarkozy a réussi à "siphonner" l'extrême droite en 2007 parce qu'il
promettait de tout faire péter s'il était élu : "tout devient
possible". En promenant Hortefeux devant les électeurs FN, Sarkozy a
réussi à leur suggérer sans vraiment le dire que, élu, la grande
ratonnade pourrait enfin avoir lieu.



Maintenant que Sarkozy a cinq ans de bilan derrière lui, que les
xénophobes souffrent tout autant de leur xénophobie, qu'il n'est plus
possible de promettre de tout faire péter ("pourquoi ne l'a-t-il pas
déjà fait ?"), il ne peut plus générer cette charge émotionnelle qui
fait rêver les oppressés de leur race. C'était prévisible,
d'ailleurs. Et maintenant, pitoyablement, il doit prononcer les mots :
"venez avec moi, on trouvera des 'solutions'". Mais le malade ne veut
pas d'une "solution", sinon il ne serait pas malade. Il veut tout
faire péter, comme toujours.



Sarkozy s'abaisse, et nous rabaisse en même temps (il est encore
Président de la R.). Ce serait comique, surtout l'appel simultané aux
centristes, qui normalement n'ont pas la même idée que lui sur les
"problèmes" et leurs "solutions", si ce n'était pas si grave. Nous
nous rapprochons du "moment Millon", quand on décide qu'il vaut mieux
pactiser que perdre sa place. Ce qui rassure, c'est que pour en être
là, c'est que les choses ne vont pas très bien.

La triangulation thématique

by omelette16oeufs on mardi 27 mars 2012

Habituellement, quand on parle de "triangulation" à propos de Nicolas
Sarkozy, cela veut quelque chose comme l'histoire de la burqa : les
droites républicaine, catholique et islamophobe y trouvent leur compte
; la gauche se trouve divisée (ou elle devrait l'être, en tout cas)
entre les défenseurs de laïcité et défense des femmes, et ceux des
droits individuels et du multiculturalisme. Sarkozy peut tour à tour
être xénophobe et faire semblant d'être à gauche, il n'y a plus que
lui qui parle et l'affaire est dans le sac.



Il y a une autre forme de triangulation, plutôt thématique
celle-ci. La triangulation, en navigation, permet de déterminer un
point inconnu à partir de deux ou plusieurs points connus. Dans la
comm' sarkozyënne, le point inconnu, c'est plutôt le point indicible,
c'est-à-dire la xénophobie anti-musulmane pure et dure. Celle-ci reste
interdite pour un candidat, à la différence de Marine Le Pen, qui
espère attirer aussi des électeurs non-xénophobes. D'où l'intérêt de
la triangulation, une certaine organisation thématique qui permet de
suggérer ce qu'on ne peut pas dire.



Le problème, pour le Très Grand Homme (TGH), est de trouver comment
tirer un profit électoral des meurtres de Toulouse et Montauban. Dans
un premier temps, tout est axé sur la dignité, la présidentialité et,
surtout, la très régalienne Sécurité. Jean-François Copé a fait ce
qu'il a pu pour saper les deux premières valeurs, et le "Aznar à
l'envers" tant souhaité n'a pas eu lieu. Reste donc la sécurité, mais
elle n'est pas suffisante, notamment parce que Marine Le Pen double
Sarkozy à droite, en voyant dans chaque bateau et chaque avion de
multiples Merah en puissance :



"Combien de Mohamed Merah, dans les avions et les bateaux, qui
arrivent chaque jour en France ? Combien de Mohamed Merah, dans les
300 clandestins qui arrivent chaque jour en Grèce via la Turquie,
première étape de leur odyssée européenne ?"






Alors le TGH, dont l'un des thèmes de campagne majeurs est que son
rival dit une chose aux uns et une autre aux autres, alors notre TGH
joue le raisonable :



"Dès qu'il y quelque chose d'outrancier à dire, on peut compter sur
Marine Le Pen", a jugé M. Sarkozy, qui était interrogé, lundi 26 mars
sur France Info, à vingt-huit jours du premier tour de l'élection
présidentielle. "Dire 'immigration égale Mohamed Merah', qui est né en
France, cela n'a aucun sens."






Mais à peine 24 heures plus tard, le courageux Président cherche à
rattrapper Le Pen comme il peut, en accréditant
le lien entre terrorisme et immigration :



Nicolas Sarkozy a annoncé mardi une accélération des expulsions des
"extrémistes" présents en France et assuré que toutes les personnes
tenant des "propos infâmants" contre la France ne seraient pas
autorisées à entrer sur le territoire national.







Tout le jeu de la triangulation thématique consiste à charger,
clandestinement, la barque. Quand on dit "sécurité", l'électeur
xénophobe entend "protection contre les 'Arabes'" ; quand on dit
"maîtriser l'immigration", l'électeur xénophobe entend "moins
d'Arabes" ; quand on dit "terrorisme", l'électeur xénophobe entend
"danger islamiste". Ensemble, tous ces mots forment une phrase. Cette
phrase ne peut pas être prononcée par un candidat qui espère encore
récupérer quelques voix non-xénophobes. La triangulation permet de la
suggérer sans la dire.

Retour au village

by omelette16oeufs on dimanche 25 mars 2012

Il y a quelques semaines, j'essayais d'expliquer, dans la
communication politique de Nicolas Sarkozy, l'usage d'un trucage
d'échelle :



L'un des fondements du sarkozyzme, ou plutôt de la communication
sarkozyzte, consiste à profiter du fait que les gens ont du mal à
imaginer 65.350.000.000 personnes en même temps. Il est préférable
d'imaginer la France comme une sorte de petit village idéal






Depuis j'ai appris qu'il n'y a pas 65 milliards de français, mais
seulement 65 millions. Je continue néanmoins à soutenir qu'il est
difficile d'imaginer autant de monde, et que les communicants en
profitent pour transposer des grandes questions de société sur le plan
d'une France imaginaire, où l'on peut raisonner en termes moraux, à
partir de quelques figures emblématiques : le chômeur (fainéant,
tricheur), le pédophile (récidiviste), l'"Arabe" (communautariste),
l'immigré (voir l'"Arabe"), le terroriste (qui vient d'arriver au
village ; voir l'immigré). J'en oublie sûrement.



Aujourd'hui, au village, dans le rôle du "prof" nous avons celle qui a
offerte une minute de silence à Mohamed Merah. Roman Pigenel montre
bien qu'elle ne représente que "0,00012 % des enseignants
français. Dans le village, en revanche, elle les représente tous.
Telle est là réalité du village.



C'est une technique à bonne résonance communicative, car les
téléspectateurs suivent plus facilement quand il y a un nombre limité
de personnages, tout comme pour les émissions de télé-réalité. Le
changement d'échelle permet de procéder à d'autres manipulations
aussi, comme le retour aux années soixante (période de référence pour
l'électorat des retraités). Ce qui est chouette avec ce système, c'est
qu'il permet de proposer des mesures qui auraient peut-être (ou
peut-être pas) un sens il y a cinquante ans.



Alors que Marine Le Pen imagine des "Mohamed Merah" arrivant
quotidiennement par centaines, le délire de Claude Guéant est encore
plus malsain :



Face au « terrorisme islamiste » qui s'est exprimé lors des tueries de
Toulouse et Montauban, il y a « deux fronts » selon Claude Guéant : «
le front extérieur », celui des commandos venus de l'étranger, mais
aussi « le front intérieur, ce terreau dans lequel on recrute des
extrémistes ».






Le "terreau" où l'on recrute les terroristes de demain, ce n'est, à
suivre sa logique, que l'ensemble de cette population "d'origine
musulmane" qui reste socialement exclue. Que ce "terreau" constitue un
"front intérieur" signifie en somme que la Guerre des Civilisations
a déjà commencé et que l'ennemi (même sous forme de "terreau") est
déjà présent dans le quartier d'à côté.



Malgré l'interdiction présidentielle de "toute amalgame", le raccourci
est en train de se faire. Dans le village, jusqu'à la semaine
dernière, le rôle de l'"Arabe" était assuré par un jeune délinquant
brûleur de voitures impliqué dans un trafic de fausses cartes
Vitale. Celui-là vient d'être remplacé par Merah, ou par un "Merah
potentiel".

Le Petit Père du peuple fait peur aux petits

by omelette16oeufs on mardi 20 mars 2012

Ceci n'est pas un billet sur la récupération politique.



Nicolas Sarkozy, dans un collège parisien explique aux enfants qui
l'entoure qu'ils auraient pu, eux aussi, être les victimes du tueur
qui a frappé à Toulouse et à Montauban. Sur Twitter, les parents dans
ma TimeLine sont choqués par cette façon de faire peur. Les phrases
sont effectivement assez fortes : "réfléchissez à cela". Les films de
la scène montrent notre Chanoine devant les enfants avec un peu un air
de prêtre, moralisateur avec des attitudes pédagogiques. Peu importe :
c'est un moment hautement symbolique et le Président de la R. doit
faire comme il peut, avec son style. Voyez comment je suis indulgent.



Alors en lisant ces phrases, je me dis que ce n'est peut-être pas si
grave, les collégiens peuvent l'encaisser. Avec les images, en
renvanche, ce que j'ai trouvé décevant, maladroit, léger, pas à la
hauteur, petit, c'est que Sarkozy a en fait terminé son discours sur
la peur, sur le "ç'aurait pu être vous". Ensuite il part, avec ses
journalistes, laissant les enfants réfléchir. Il manquait le "mais" :
/c'était horrible, ça nous concerne, mais… / Mais c'est la
République, mais c'est la France, mais nous ne pouvons pas laisser
cela s'installer, mais nous sommes meilleurs… mais n'importe quelle
bêtise pontifiante pour ne pas les laisser, nous laisser, devant
l'abîme de la peur sans fin.



Ce qui est bizarre, et qui montre une méconnaissance de son rôle (il a
"appris", mais pas tout), c'est justement le fait de ne pas chercher à
rassembler, réhausser, mais au contraire de laisser nos enfants en
suspens, devant la peur. Le récit ne se termine pas, il nous lâche
au moment où le grand méchant loup va dévorer tout le monde.



Mon anti-sarkozysme primaire est plus fort que moi, et donc je vois
dans cette pédagogie râtée le signe que, dès que la campagne
présidentielle aura "repris", ce sera sur le thème de la peur et de
l'insécurité. On veut nous faire du mal, il faut quelqu'un pour vous
protéger. Je ne sais pas encore quelles acrobaties permettront de
faire oublier la haine qui est derrière les événements de ces
derniers jours, mais l'une d'entre elles c'est de mettre l'accent sur
la victime, non sur les victimes réelles, qui ne sont pas, certes,
oubliées, mais sur la victime en chacun de nous, les victimes
potentielles. En effet, le "vivre ensemble" est mis en cause ici, et
si l'on veut vraiment réfléchir, il serait plus sain, plus digne de
penser à ce qui, en nous, en notre société, nous empêche de tomber
dans la haine, la méfiance et la barbarie. Si l'on va réfléchir,
réfléchissons à ce qui nous empêche d'être le bourreau.