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Trop d'étrangers ? Répondre à une question piégée

by omelette16oeufs on vendredi 27 avril 2012



Avez-vous arrêté de battre votre femme ?



Euh… je n'ai jamais…



Oui ou non ! Pas d'esquive !






Pujadas, hier soir, pose encore à François Hollande la question : "y
a-t-il trop d'étrangers en France ?" Hollande dit, une fois de plus,
qu'il n'expulserait pas les étrangers en situation régulière, mais
expulserait ceux en situation irrégulière. Pujadas le presse sur sa
"conviction" ou son "sentiment" intime : "trop d'étrangers ?"



François Hollande ne veut pas répondre "non, il n'y en a pas trop",
sachant qu'aussitôt la droite l'accusera de vouloir les portes à
"toute la misère du monde". Il ne va pas quand même dire "oui, il y en
a trop", justifiant ainsi tous les fantasmes xénophobes de la majorité
anti-républicaine de l'UMP. Et le format télévisuel, les exigences de
la communication ne permettent pas à Hollande d'expliquer que la
question est terriblement biaisée, piègée et sortie tout droit de la
rhétorique sarko-mariniste. (Voilà un concept : le
sarko-marinisme. Seulement cinq réponses sur Google pour l'instant.)



Bien évidemment, la question, débarrassée de sa fausse naïveté, est
plutôt : "est-ce que notre problème, ce n'est pas l'excès d'étrangers
?" En poussant, on remplace "étrangers" par "immigrés" (la question
c'est "l'immigration" après tout), on ajoute un peu de "halal", un peu
du "vote communautaire", une dose de "Tariq Ramadan" et la
triangulation thématique s'enclenche. Plutôt que parler des flux
migratoires nous sommes en train parler, encore une fois, de la place
de l'Islam dans la société.



Hollande répond effectivement en refusant la question, sans pour
autant dire qu'il la refuse. Il essaie de prendre de la hauteur, il
parle en homme d'État : expulser ou ne pas expulser ? Le
téléjournaliste veut de l'émotion, du sentiment, veut finalement qu'il
se place dans la dimension sarkozyste, ce monde imaginaire, celui du
petit village français, où tout est symbolique et où la réalité
importe peu. Hollande évite de se laisser entrainer sur ce terrain et
c'est tant mieux. Le prix à payer, du moins aux yeux des journalistes,
c'était de sembler "esquiver" la question, et de tomber dans l'un des
autres éléments de langague de l'UMP.



La journaliste du Monde sur le plateau n'hésite pas à enfoncer le
clou, et c'est ce qui apparaît dans le résumé que le journal
publie ce matin :



Le candidat PS, qui passait le premier, s'est efforcé de se poser en
opposition à son adversaire et d'apparaître aussi "présidentiel" que
possible, même s'il a parfois donné l'impression d'esquiver.






Si c'est le prix à payer, tant pis. Je garde le regret, cependant, que
le candidat n'ait pas explosé la question elle-même. C'est toujours
plus facile de trouver des réponses après coup. Voici la mienne :



Trop d'étrangers en France ? Vous voulez dire : est-ce le problème de
la France qu'il y a trop d'étrangers ? Le candidat sortant, comme
d'ailleurs la candidate du Front National, voudraient nous faire
croire que les "immigrés" sont la cause de tous nos problèmes, le
chômage, les déficits de nos comptes sociaux. C'est une manière de
nous détourner des vrais problèmes et des vraies solutions. C'est ça
l'esquive.




Edit: Voir le billet de Dagrouik publié presque simaultanément.

La triangulation thématique

by omelette16oeufs on mardi 27 mars 2012

Habituellement, quand on parle de "triangulation" à propos de Nicolas
Sarkozy, cela veut quelque chose comme l'histoire de la burqa : les
droites républicaine, catholique et islamophobe y trouvent leur compte
; la gauche se trouve divisée (ou elle devrait l'être, en tout cas)
entre les défenseurs de laïcité et défense des femmes, et ceux des
droits individuels et du multiculturalisme. Sarkozy peut tour à tour
être xénophobe et faire semblant d'être à gauche, il n'y a plus que
lui qui parle et l'affaire est dans le sac.



Il y a une autre forme de triangulation, plutôt thématique
celle-ci. La triangulation, en navigation, permet de déterminer un
point inconnu à partir de deux ou plusieurs points connus. Dans la
comm' sarkozyënne, le point inconnu, c'est plutôt le point indicible,
c'est-à-dire la xénophobie anti-musulmane pure et dure. Celle-ci reste
interdite pour un candidat, à la différence de Marine Le Pen, qui
espère attirer aussi des électeurs non-xénophobes. D'où l'intérêt de
la triangulation, une certaine organisation thématique qui permet de
suggérer ce qu'on ne peut pas dire.



Le problème, pour le Très Grand Homme (TGH), est de trouver comment
tirer un profit électoral des meurtres de Toulouse et Montauban. Dans
un premier temps, tout est axé sur la dignité, la présidentialité et,
surtout, la très régalienne Sécurité. Jean-François Copé a fait ce
qu'il a pu pour saper les deux premières valeurs, et le "Aznar à
l'envers" tant souhaité n'a pas eu lieu. Reste donc la sécurité, mais
elle n'est pas suffisante, notamment parce que Marine Le Pen double
Sarkozy à droite, en voyant dans chaque bateau et chaque avion de
multiples Merah en puissance :



"Combien de Mohamed Merah, dans les avions et les bateaux, qui
arrivent chaque jour en France ? Combien de Mohamed Merah, dans les
300 clandestins qui arrivent chaque jour en Grèce via la Turquie,
première étape de leur odyssée européenne ?"






Alors le TGH, dont l'un des thèmes de campagne majeurs est que son
rival dit une chose aux uns et une autre aux autres, alors notre TGH
joue le raisonable :



"Dès qu'il y quelque chose d'outrancier à dire, on peut compter sur
Marine Le Pen", a jugé M. Sarkozy, qui était interrogé, lundi 26 mars
sur France Info, à vingt-huit jours du premier tour de l'élection
présidentielle. "Dire 'immigration égale Mohamed Merah', qui est né en
France, cela n'a aucun sens."






Mais à peine 24 heures plus tard, le courageux Président cherche à
rattrapper Le Pen comme il peut, en accréditant
le lien entre terrorisme et immigration :



Nicolas Sarkozy a annoncé mardi une accélération des expulsions des
"extrémistes" présents en France et assuré que toutes les personnes
tenant des "propos infâmants" contre la France ne seraient pas
autorisées à entrer sur le territoire national.







Tout le jeu de la triangulation thématique consiste à charger,
clandestinement, la barque. Quand on dit "sécurité", l'électeur
xénophobe entend "protection contre les 'Arabes'" ; quand on dit
"maîtriser l'immigration", l'électeur xénophobe entend "moins
d'Arabes" ; quand on dit "terrorisme", l'électeur xénophobe entend
"danger islamiste". Ensemble, tous ces mots forment une phrase. Cette
phrase ne peut pas être prononcée par un candidat qui espère encore
récupérer quelques voix non-xénophobes. La triangulation permet de la
suggérer sans la dire.